Hard-boiled school

En février 1972, l’écrivain Eddie Shaw disparaissait sans laisser de trace. Retour sur le parcours d’un auteur pour le moins atypique.


Dans les années 20, la littérature policière anglo-saxonne reçoit une injection d’adrénaline pure grâce au magazine Black Mask. Ce pulp décomplexé va dresser le portrait de détectives privés alcooliques, de flics ultra-violents, de prostituées vénales, de bookmakers véreux et de juges corrompus. La littérature d’investigation quitte les salons cossus pour les bas-fonds. Les campagnes anglaises et l’art de la déduction font place aux dock embrumés de Brooklyn et aux aveux arrachés sous la contrainte. La Hard-boiled school est née. À la fin de cette décennie, Dashiell Hammet a déjà écrit deux livres qui deviendront les références du genre : Red Harvest (Moisson Rouge) et The Maltese Falcon (Le Faucon Maltais.) D’autres suivront comme James M. Cain en 1934 avec The Postman Always Rings Twice (le facteur sonne toujours deux fois), They shoot horses, don’t they ? (On achève bien les chevaux) de Horace Mc Coy en 1935 ou encore The Big Sleep (Le Grand Sommeil) de Raymond Chandler en 1939. La dépression que vit l’Amérique va aussi se refléter dans les livres. Le rêve américain est écorné et la morale traditionnelle en prend un coup alors que la réalité sociale se révèle sans fard.



Eddie Shaw naît en 1931. Il est le fils du rédacteur en chef de la revue Black Mask. Lorsque son père quitte la rédaction du pulp en 1951, entraînant avec lui la plupart des auteurs qui ont fait la renommée de la publication, Eddie a vingt ans et rêve de pouvoir égaler Hammet et Chandler, ses idoles. Malheureusement, le roman noir s’est banalisé. Tout le monde s’y essaie avec plus ou moins de succès et il devient difficile de se distinguer devant la prolifération des auteurs du genre. S'il parvient à faire paraître quelques nouvelles dans Phantom Detective, tous ses romans sont quant à eux systématiquement refusés. Découragé, Shaw décide de frapper un grand coup en 1967 avec l’écriture d’un nouveau livre qu’il intitulera Humiliated and Dead et qu’on pourrait décrire comme le roman noir de la surenchère. C’est l’histoire de Dougie V. Burns, un flic à la retraite qui profite de ses longues journées pour revisiter, à sa manière, les affaires non résolues. Burns est un psychopathe, il n’épargne personne. Femmes, enfants, vieillards, tous ceux qui pourraient détenir des informations utiles sont cuisinés à petit feu selon la « méthode Burns. » Maître chanteur aguerri, manipulateur sans scrupule, Burns est également capable de recourir à des contraintes physiques. Détail original : Burns est superstitieux et tire les cartes du Tarot avant chaque décision importante.


Le roman est  dans un premier temps refusé  comme les précédents mais cette fois, il ne passe pas inaperçu. Les descriptions crues, le langage outrancier et l’immoralité manifeste de cet ancien flic féru d’occultisme attire l’attention d’August Derleth, le célèbre correspondant de H. P. Lovecraft, qui obtient le manuscrit grâce au père de Shaw dont il était un ancien collaborateur. Interpellé par ce roman vraiment différent, il décide de publier Humiliated and Dead en épisodes dans le magazine d’épouvante qu’il vient de créer: The Arkham Collector. Les lecteurs sont enthousiastes et le pulp voit ses ventes monter en flèche jusqu’au numéro 10. Puis viennent les révélations qui vont définitivement faire chavirer la revue.


Sur la base d’une plainte déposée par les Jacobi, une famille influente du Maryland, The Arkham Collector doit mettre la clé sous la porte. La faute en incombe à Shaw et à son roman. Derleth et sa rédaction découvrent avec stupeur que de nombreux personnages mis en scène dans le livre, à l’exception de Burns lui-même, existent réellement et leur vie y est décrite avec une grande exactitude. L’auteur n’aura même pas pris la peine de modifier les noms. Pour si bien connaître leurs habitudes, Shaw a inévitablement dû s’introduire chez eux et fouiller dans les recoins les plus intimes de leur existence. On imagine l’effroi qu’ont dû ressentir ces famille en découvrant leur quotidien décrit avec une précision chirurgicale dans un roman de gare.


Une perquisition au domicile d’Eddie Shaw révéla qu’il possédait un dossier impressionnant, avec photos à l’appui, sur les Jacobi: des restaurants favoris du couple aux horaires d’école des enfants, tout y était scrupuleusement détaillé. Le comble de l’horreur fut atteint lorsqu’ Amy, la plus jeune des soeurs Jacobi revint à la maison avec dans les mains un paquet de Tarot qu’elle avait reçu de « son ami Eddie. » Un mandat d’arrêt fut lancé. En pure perte car Eddie Shaw avait déjà disparu.


On ne l’a à ce jour jamais retrouvé. Aujourd’hui, son souvenir persiste. Un groupe de fans de celui qu’on surnomme « l’enfant terrible de la Hard Boiled School » a décidé de traduire et de publier sans autorisation Humiliated and Dead. Pour la joie des voyeurs en tous genres.


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