La cité enchevêtrée

1.

La mégastructure Central/Omni venait d'ouvrir ses portes. Zarko°Dalmatine, engoncé dans un pardessus en fibres pressurisées, contemplait avec délectation la ligne d'escalators qui s'ébranlaient dans un gémissement huileux.

 Leurs rampes en aluminium poli reflétaient la lumière blanche et crue des centaines de veilleuses fixées sur les parois. L'immensité du lieu était renforcée par l'impression de vide qui s'en dégageait. Hormis Zarko°, dont la présence sur le seuil empêchait la fermeture des portes automatiques, seules deux femmes occupaient la gigantesque galerie. Elles discutaient sur une terrasse du sixième niveau et, à cette distance, elles ressemblaient à ces petites figurines articulées qu'on trouve à foison dans les marchés du Pont-O.


Un groupe de Shoppers - ce devait être des Russes ou des Polonais - obligea Zarko° à interrompre sa contemplation et à libérer le passage. Rapidement, ils s'engouffrèrent dans le hall et se répartirent sur quatre escalators. Leurs murmures exaltés fusaient en réponse aux annonces générées par le Central/Omni. Désir/achat/plaisir. Zarko° les jaugea avec mépris puis continua son inspection des lieux.


L'atmosphère de l'immense archologie se modifiait imperceptiblement. Une des deux femmes avait disparu de son champ de vision. D'autres clients faisaient leur entrée au milieu d’un flux irrégulier et continu. L'instant de grâce où le vide se conjugue avec le silence était révolu. Déjà, la fourmilière humaine reprenait ses droits.


Il s'engagea dans l'Échelle 2.8 qui menait aux agences des Métiers Ménagers et attendit, immobile, que le tapis d'acier le dépose sur le palier. Des parois de verre impeccablement nettoyées séparaient des boxes où se tenaient assis les femmes et les hommes qu'on louait au mois, voire à l'année. Ils portaient tous des survêtements en éponge gris clair, avec le logo Bright Ltd écrit en rose à l'emplacement du cœur. La plupart d'entre eux étaient asiatiques, originaires des steppes du Turkestan, et les plus jeunes devaient à peine avoir seize ans.


Il choisit un homme d'âge mûr et lui scanna la rétine avec son Genius. L'opération permettait à la fois de régler l'achat, d'établir un contrat avec le siège de l'Agence Bright Ltd et de marquer le travailleur domestique comme appartenant à Zarko°Dalmatin, citoyen de Beograd. Ils échangèrent quelques mots en serbe puis passèrent à de l'européen médium que le domestique semblait mieux maîtriser. Deux niveaux plus bas, Zarko° lui procura des vêtements neufs dans une boutique bon marché entièrement robotisée. Ils entrèrent ensuite dans un salon de coiffure où pulsait une symphonie de John Cage remixée. Tilhar*Falak, c'était le nom du nouvel employé de Zarko°, se choisit une coupe standard : cheveux rasés et microfilm de plastique bleu sur le crâne. Il avait l'air ravi de sa nouvelle apparence. Ils mangèrent des sardines grillées dans un boui-boui portugais au dernier étage du Central/Omni. Entre le café et le dessert, Zarko° lui remit une mallette en fibre de carbone ainsi qu'un Genius bas de gamme pour lui permettre de s'orienter dans la ville. Il lui donna comme instruction de se rendre chez lui, dans un container du quartier maritime de la Save, et de l'attendre sur place. Une heure plus tard, Tilhar montait dans une rame du SubExpress bondée de Salarymen, dont les visages cireux semblaient issus de la même souche d'ADN. Il ne se doutait pas que sa mallette contenait une bombe à Microvortex.


Zarko° se trouvait encore au Central/Omni quand la déflagration retentit. Derrière le dôme de verre de la mégastructure, l'entrelacs des passerelles de fer qui donnaient son surnom à la ville disparaissait progressivement derrière un écran de fumée. Les entrailles de la Cité enchevêtrée avaient été touchées. Zarko° se demandait avec délectation de quel monstre elle allait accoucher.

2.

Le terrible incident de la veille avait mis en branle tout ce que la ville comptait comme services de sécurité. Les Vigilants des quartiers huppés, la Maraude des bas-fonds, financée par les chaînes de restauration rapide qui y avaient leurs succursales, les Anges Gardiens de l'Église Ascension/Assomption et même quelques enquêteurs sous-payés des Services de la Sécurité Publique. Tout ce beau monde s’évertuait à identifier les commanditaires. La ville gémissait et les Conglomérats, très attentifs à ce que la situation ne dégénère pas, cherchaient des réponses.


Debout dans son box de verre, la tête appuyée nonchalamment sur la cloison, Teimour*Fuzzuli ressassait le cours des dernières heures.


Au milieu de la nuit, des Vigiles du Central/Omni, accompagnés de paramilitaires, avaient fait irruption dans les dortoirs de l'agence Bright Ltd. On lui avait posé des questions sur Tilhar*Falak, un domestique loué la veille, sur lequel il ne savait pratiquement rien. L'histoire de son ancien collègue, réduit depuis hier soir à un amas de chair calcinée, ressemblait à celles de la plupart des réfugiés qui avaient fui Asghabat et les steppes irradiées du Turkestan. Après une longue errance à travers l’Europe, le défunt Tilhar* s’était vendu à Bright Ltd contre un titre de séjour et un astérisque apposé à son nom. Le reste de sa biographie se perdait dans le brouillard.


Vers neuf heures, les principales chaînes d'information avaient rapporté l'étendue des dégâts : l'explosion avait coûté la vie à huit-cent-trois personnes et en avait blessé au moins deux fois plus. Grâce aux puces des Genius sauvegardées sur le cloud du district, la majorité des victimes fut identifiée. Pour la plupart, il s’agissait de Salarymen de symbole § et des agents de sécurité de dix bureaux différents. Il y avait moins de noms révélés que de cadavres, l’excédent étant constitué de Sans-placess, des vagabonds non-enregistrés qui erraient sans doute le long des lignes du SubExpress au moment de l’explosion.


Pendant que la journaliste aux yeux chromés avait débité son compte-rendu, une image fugace du reportage en 3D avait attiré l’attention de Teimour*. Parmi les badauds situés derrière le cordon de sécurité se tenait un homme de haute taille, en veste parka orange et chaussures militaires, perdu dans la contemplation des corps qu'on extirpait de la terre. C'était le même type - il en était certain - qui était venu la veille chez Bright Ltd pour louer Tilhar*Fallak. Malgré les recommandations de la direction appelant son personnel à collaborer avec les autorités, Teimour* avait soigneusement gardé cette information pour lui.


Vers treize heures, un autre incident se produisit. Une horde de Sans-placess pénétra dans le centre commercial avec l’intention de mettre à sac l'agence Bright Ltd, désignée comme responsable de la catastrophe. Les gardes débordés durent faire appel à une escouade d’intervention d’urgence, des hommes en treillis noir dont la réputation de tueurs suffisait à elle seule pour décourager les plus belliqueux. Emportée dans son élan vengeur, la bande de Sans-placess ne recula pas. Les soldats durent les immobiliser avec de la mousse adhésive et les achever au sol avec des broches électriques. Moins d’une heure plus tard, le Central/Omni était entièrement nettoyé et toute trace de lutte avait disparu. Tous les Shoppers, contraints d’interrompre leurs achats, avaient pu reprendre leurs activités comme si de rien n’était.


Teimour* repensait à ces corps empêtrés qu’on avait exécutés d’une décharge dans la nuque. Il en avait la nausée. Pour se calmer, il évoqua mentalement les paysages de son village natal à Naxçivan, en Azerbaïdjan, puis il quitta les locaux transparents de l’agence. Il traversa le grand hall et sortit sur la place Obrenovac, balayée par un vent glacial. Àperte de vue, des cabines mobiles glissaient sans bruit sur le revêtement de métal. Aujourd'hui, il ne retournerait pas dans ses quartiers. Il prit la rampe d'accès et se dirigea vers le tunnel qui menait au SubExpress.


3.

La lumière de l’antique phare, juché au-dessus de la Save, glissait sur la ville endormie. Les ombres des constructions rectilignes, frêles silhouettes secouées de soubresauts, s'étiraient et s'estompaient, balayées par le rayon étincelant. Àchacun de ses passages, il donnait naissance à une mosaïque qui colorait d'orange et de gris les murs de la Convivence T31.

Zarko°, couché sur son lit, ouvrit les yeux. Depuis la ruelle en contrebas lui parvenaient les clameurs d'adolescents en extase. Sans doute des jeunes Sans-places devant une retransmission holographique d'un film, se dit-il. À en juger par le cliquetis des épées et les hennissements des chevaux qui perçaient sporadiquement le brouhaha des voix enivrées, ce devait être un film épique. La nuit précédente, il avait subi durant plusieurs heures une séquence de dispute conjugale, toujours la même, refluant en boucle toutes les trois ou quatre minutes. Il n'avait pas réussi à identifier le film. L'holo-projecteur installé dans le parking de l'immeuble avait dû s'emballer. À moins qu'un jeune SP ne l'ait programmé délibérément pour défier le voisinage.

Zarko° s'en fichait. Dormir une heure par nuit lui suffisait. Pour pallier la fatigue, les implants corticoïdes faisaient le reste. Il attendit que les exclamations se tarissent puis se leva. Le phare, dans la clarté du jour naissant, effleura une dernière fois sa chambre : le lit défait, le livre ouvert et le corps sans vie d'une SP dont déjà il avait oublié le nom. Il composa le code de la société funéraire Whispers, laissa ses coordonnées, et sortit s'accouder au balcon surplombant la mégapole.

C'était l'heure où travailleurs de jour et de nuit se croisent en silence dans la lumière ocre de la journée naissante. L'air était chargé des relents chimiques du plastique brûlé. Une fumée brune s'élevait derrière les Blocs de Convivence T45 et T49, des archologies vétustes situées à la limite de la centrale Progoplast. En contrebas, derrière le parking désert, l'artère qui coupait la ville en deux parties inégales s'étirait jusqu'aux berges souillées de la Save. De son point d'observation, il pouvait voir le container où il avait vécu ces cinq derniers mois. Le polyèdre jaune et rouge, qu'il avait quitté la veille, était muni d'une unique fenêtre derrière laquelle il vit sans surprise des hommes en armes de la Division. Les limiers du capitaine Jevrosima Zmaj fouinaient là où Zarko° les avait conduits. Le dernier parcours GPS programmé dans le Genius de Tilhar* remplissait sa fonction à merveille. À présent, ils cherchaient les indices en lien avec l'explosion de la veille. Grâce aux documents qu'il avait soigneusement laissés dans le container, ils découvriraient sans mal la provenance du Genius: un atelier clandestin où officiait PelagieYûsiv, quelque part sous le Pont-O. Il sourit en pensant à la tête de la jeune femme lorsque la Division lui mettrait la main dessus, en l'accusant d'avoir fourni une bombe Microvortex à un terroriste turkish.

Zarko° devint rêveur tandis que des images du passé refluaient dans son esprit. « Elle l'avait bien cherché » pensait-il. Il se remémorait les moments passés aux côtés de Pelagie. Ses cheveux parfumés au citron, ses hololentilles où crépitaient en permanence des flammèches bleutées, la courbe de sa colonne vertébrale entièrement reconstituée. Son seul vice - s'injecter de l'adrénaline frelatée - l'avait poussée dans les bras d'une autre junkie, une réfugiée tadjik qui survivait en bidouillant des implants volés sur des cadavres. Zarko° ne l'avait pas digéré. Bien que l'éphémère amante ne soit plus de ce monde - comme en témoignait le cadavre sur son lit - cela ne lui suffisait pas. Pour punir Pelagie de son infidélité, il lui avait concocté cette grandiose mise en scène. Il voulait plus que tout qu'elle finisse dans les geôles du Complexe, à Kalemegdan.

Il passa la journée entière dans l'alcôve de son balcon à observer le mouvement perpétuel de la ville. Les croiseurs de la Lidborg laissaient derrière leur passage de longues traînées étincelantes. Le tableau évoquait l'écran d'un moniteur en mode arrêt-sur-image après le filmage d'une pluie d'étoiles. Plus haut dans le ciel, au travers des nuages filandreux, on distinguait nettement la deuxième lune, toujours inachevée. « Notre tour de Babel » songea Zarko°. Il tourna la tête vers la muraille est. À l'extrémité de la ville, les campements de fortune croissaient chaque jour un peu plus. Déjà, les SP de la périphérie se mêlaient aux réfugiés d'Asghabat, solidaires dans la lutte pour le territoire.

Zarko° enfila une parka orange sur une combinaison de kevlar vert glauque. Il rangea un pistolet Gunthar40 dans sa gaine et déposa le cadavre de la SP devant la porte. Il était déjà tard dans la nuit lorsqu'il sorti de la Convivence T31. Il chevaucha son quadriscape et démarra en trombe. Tout en s'approchant du Pont-O, il se demandait si, après un prologue tellement flamboyant, le reste du spectacle serait encore à la hauteur de ses espérances.


4.

Vers minuit, le SubExpress de la ligne B où s'était produit l'attentat se remit en branle. Teimour* s'assit dans la première voiture à côté d'un homme voûté au teint olivâtre qui se tenait la tête entre les mains. Ses vêtements étaient maculés d'huile et ses chaussures cerclées de fer. Il portait un masque à gaz accroché à sa ceinture et arborait le logo de la Lidborg sur sa chemise. Il semblait dans un état de fatigue extrême. Teimour* distingua le symbole &, qui signifiait séjour temporaire, clignoter sur le Genius poussiéreux de l'homme endormi. Depuis deux ans, les Conglomérats donnaient des titres de séjour dont la durée était conditionnée par l'exécution de travaux dans les centrales de recyclage Progoplast et Lidborg. Un travail harassant confié presque exclusivement aux exilés orientaux. Teimour* y avait échappé de justesse en se vendant à Bright Ltd comme agent en servitude. Ses traits fins, ses dents régulières et son sourire malicieux y étaient sans doute pour quelque chose. Bien que honteuse à ses yeux, sa condition - qu'il avait soigneusement dissimulée à sa famille restée à Naxçivan - valait mieux qu'un boulot en centrale.

La rame silencieuse ralentit lorsqu'elle traversa la station où avait eu lieu la déflagration. Elle était envahie de bâches en plastique qui s’agitèrent au passage du tube d’acier. Des androïdes faisaient leur ronde, les faisceaux de leurs senseurs braqués sur les quais. Un territoire aseptisé, telle était l'expression dans le jargon administratif des Conglomérats. Leur capacité d'effacer toute trace de violence était redoutable, songea Teimour*. On aurait dit des travaux de rénovation quelconques.

Alors que le SubExpress ralentissait devant des feux de signalisation violets, il tourna son regard vers la station désaffectée. Ses couleurs neutres et sa vacuité la faisaient paraître irréelle. Même les SP, d’habitude en nombre, avaient quitté les lieux.

Teimour* sentit à nouveau la culpabilité l'étreindre. La mort de Tilhar* lui avait rappelé sa passivité et sa servitude face au cynisme des Conglomérats, ceux-là même qui avaient bombardé les centrales nucléaires d'Asghabat. Il pensait à ces colonnes d'hommes et de femmes qui fuyaient la guerre et venaient chercher un refuge à prix d'or dans la maison de leurs bourreaux, à Beograd, où ils demeureraient éternellement des coupables. Coupables de n'avoir pas renversé leurs dirigeants corrompus, coupables d'avoir choisi Beograd plutôt qu'une autre destination, coupables de ne pas être mort sur les routes.

Quelques jours avant l'attentat, Tihar* lui avait annoncé la venue prochaine de sa femme et de ses filles. Les rares mots qu'ils avaient échangés dans les dortoirs concernaient invariablement cette famille restée au pays. Son visage s'illuminait à chaque fois qu'il les évoquait et il paraissait vraiment heureux de les retrouver. La version de l'attentat-suicide ne collait donc pas. Teimour* n'y avait pas cru une seconde.

Il se sentait étrangement proche de Tilhar*, un homme qui comme lui s'était vendu pour rester en vie, qu'on avait instrumentalisé comme un pantin et qu’on dépeignait aujourd’hui comme un fou furieux.

Il avait longuement réfléchi après avoir reconnu l'homme à la parka orange. Sa silhouette évoquait un autre souvenir plus diffus. En fouillant dans les données de son implant mémoriel, il avait retrouvé la trace d'un événement remontant déjà à trois semaines. Alors qu'il traversait le quartier de Dorçol après une soirée de beuverie et de jeu, il s'était égaré et avait erré en claudiquant plusieurs heures sous le Pont-O, entre les baraques improvisées et les hangars désaffectés. Une pluie acide aux relents d'eau de javel l'avait obligé à s'abriter sous un porche qui faisait face au vieux spatiodrome. C'est là qu'il les avait remarqués. D'abord la femme, une beauté eurasienne à couper le souffle, malgré des traits tirés et des pupilles démesurées par l'effet d'un stimulant. En face d’elle, derrière un pilier à demi effondré, un homme de haute taille, enveloppé d'une veste orange, l'invectivait violemment. La femme, gagnée par la peur, avait fini par se barricader dans un lotissement zébré de graffitis. L'autre était resté sous la pluie battante en hurlant un nom : Pelagie.

Le SubExpress s'arrêta à la station de Stari Grad, la plus proche du Pont-O. Teimour* s'engouffra hors de la rame. Il déboucha sous l’arche de fer centrale du gigantesque pont, serra dans sa poche la crosse en corne du vieux revolver de son père et suivi les immenses piliers en direction de Dorçol.


5.

Pelagie se concentrait sur la réparation d'implants CodexAA prélevés sur le cadavre d'un Vigilant quand elle remarqua une silhouette furtive sur le moniteur. Les passants étaient rares à cette heure et celui-ci faisait les cents pas devant la caméra. Elle abandonna son travail et embrassa la vaste pièce du regard, à la recherche d'une arme. Des centaines de câbles reliés à des interfaces en plastique noir envahissaient les murs. On aurait dit un conglomérat de plantes grimpantes stylisées. Le sol était jonché d'écrans et d'implants bioniques en pièces détachées. Sur une table de bois précieux couverte de graffitis obscènes s'étalait une dizaine de répliques de membres humains. Métal, fibres pressurisées, alliages à cohésion dense : il y en avait pour tous les goûts. Elle était très fière de son travail de restauration.

Elle finit par trouver le vieux fusil à plasma rongé par la rouille. Elle n'était pas sûre qu'il soit utilisable mais cela tiendrait l'intrus à distance. Juste au cas où. Elle ouvrit la porte et se trouva nez à nez avec un jeune homme aux traits orientaux vêtu de survêtements en éponge.

-Je sais que vous avez des ennuis avec l'homme à la veste orange, dit Teimour* dans un souffle.

Ils se dévisagèrent en silence. Vingt minutes plus tard, après des présentations sommaires, PelagieYûsiv et Teimour*Fuzzuli se faisaient face au milieu du hangar, la fumée de leur café brûlant dansant devant leurs visages figés.

Malgré les circonstances, ils se sentaient étrangement rassurés de leur présence réciproque. Silencieux, ils ne se quittaient pas du regard. Une étrange alchimie était en cours. Comme tous jeunes gens qui se rencontrent pour la première fois, ils parlèrent de leurs symboles d'identification respectifs. Aborder le symbole d'identification, c'était comme parler de la pluie et du beau temps. Une manière presque protocolaire de se présenter. Teimour* n'avait pas eu le choix. Son astérisque, il l'avait acquise grâce à l'agence Bright Ltd qui lui avait fourni un titre de séjour. Pour Pelagie, c'était plus complexe. Elle avait été une brillante élève de l'institut de cyber-technologie de Beograd, une filiale de la Lidborg, où elle obtint un triangle. Son insubordination puis ses condamnations pour recel et trafic d'éléments bioniques lui valurent la rétrogradation de ses accès. Du triangle, elle passa au carreau. Son code ne lui permettait plus désormais que d'accéder aux terrasses inférieures de la cité. Aux yeux des Conglomérats, elle valait à peine plus qu'un SP.

Leur entrevue dura jusqu'à l'aube.

Une lueur orangée vint éclairer leurs visages fatigués. Ils étaient assis dans deux sièges d'aviateur transformés en un canapé de fortune. Teimour* était stupéfait de la quantité de pièces cybernétiques qui jonchaient le sol. Ce chaos ambiant devait refléter l'état d'esprit de Pelagie, se dit-il. Et il se rendit compte que ça lui plaisait. Ils avaient beaucoup parlé de Zarko°, de Tilhar et de l'attentat. Mais au fil des heures, ces évocations avaient perdu de leur importance au profit de l'histoire de leur vie mutuelle.

-Tu as peur de lui ?

-Oui. C'est un vétéran de la guerre d'Asghabat . Il peut être très violent.

-Pourquoi aurait-il fait sauter la station ?

-Je ne sais pas.

Ils quittèrent le hangar en se tenant la main, tous les deux pensifs quant aux circonstances de cette rencontre. Dehors, le ciel était couleur de mercure. Des filaments de nuages gris et bas glissaient entre les immeubles de la Progoplast. Assis sur un quadriscape à la peinture émaillée, un homme vêtu d'une veste orange les observait, la mâchoire crispée dans un rictus de dégoût.


6.

Zarko°Dalmatine faisait glisser à pleins tubes son véhicule le long de la passerelle d'accès. Sur sa gauche, le Pont-O et ses vingt-quatre voies crevaient l'horizon. à droite, une rampe de moindre importance descendait vers Dorçol, le quartier du vieux spatiodrome. À cette heure, la zone pouvait être dangereuse. Le quadriscape ne manquerait pas d'attiser les convoitises. Même en pièces détachées, sa machine valait plus de dix mille €cus. À l'échelle des SP, cela correspondait à quelques années d'abondance. Il vira tout de même à droite et lança le bolide en direction d'un méandre de ruelles de l'ancienne ville.

Avant de pénétrer sous le pont, il fit une halte à Dorobanti, le quartier roumain. Il entra en trombe dans un bar plongé dans la pénombre. Une enseigne bleu indiquait Le Aviatorilor. Quelques clients au visage couleur de cendre fixaient les hologrammes qui dansaient au plafond. Sur le mur étaient alignées de vieilles photos du vingtième siècle, pour la plupart des portraits de miliciens de la Garde de fer figés dans une attitude hautaine. Zarko° passa derrière le comptoir et entra dans une petite pièce éclairée au néon. Assis à même le sol, un vieillard muni d'un respirateur artificiel lui donna une capsule où luisait un liquide transparent. Pas un mot ne fut échangé. Zarko° quitta le bouge et fonça droit vers la zone plongée dans la pénombre qui s'étendait sous le gigantesque pont.

Il n'eut aucun mal à retrouver le sanctuaire de Pelagie. Le petit bâtiment de briques et de tôles ne passait pas inaperçu. Sur un de ses flancs, une gigantesque fresque murale dénonçait les violences policières. L'image était évocatrice : un géant munis de sept têtes casquées, vêtu d'un uniforme noir et gris, écrasait de sa botte une nuée de minuscules personnages. Des femmes voilées, anonymes, se tenaient par la main en encerclant le monstrueux personnage.

à son arrivée, il fut surpris de voir Pelagie sur le seuil, main dans la main avec un jeune asiatique. Le scénario qu'il avait soigneusement préparé prenait une tournure inattendue. Un sentiment de cuisant échec s'insinua dans toutes les fibres de son corps. Il avala le contenu de sa capsule, vérifia son Gunthar40 et avança la rage au ventre vers le jeune couple.


7.

Ce matin là, Beograd scintillait. La ville offrait aux regards ses polyèdres et ses passerelles déployés vers le ciel. L'air était glacial et parsemé de particules de plastique. Les plateformes de sécurité, tels des oiseaux stationnaires au dessus de la ville, faisaient glisser leurs ombres sur les blocs de convivence. Leurs yeux, comme autant de sondes panoptiques, scrutaient la multitude en contrebas.

Le décollage assourdissant d'un croiseur avait couvert les bruits de pas de la Division. Quand les soldats menés par le capitaine Jevrosima Zmaj arrivèrent en vue du hangar 7G, PelagieYûsiv, suspectée de complicité dans l'attentat du SubExpress, gisait à genoux. Un homme massif, transpirant et hagard, la tenait en joue avec un pistolet à plasma. Derrière lui, un jeune asiatique, le visage en sang, l'invectivait en le menaçant d'une vieille arme à feu.

Jevrosima identifia immédiatement Zarko°Dalmatine. Sa présence la força à se rappeler dans quel jeu dangereux elle s'était aventurée. Une semaine plus tôt, ses informateurs l'avaient mise en garde contre un vétéran de la guerre d'Asghabat potentiellement dangereux. Quand elle informa le bureau d'investigation de la Division qu'une attaque était imminente et qu'elle serait perpétrée, à son insu, par un agent en servage du Turkestan, les ordres furent sans appel : « Pas d'interception ».

Aucune raison ne fut invoquée. Le silence de la hiérarchie était éloquent. Jevrosima en fit sa propre interprétation : l'attentat était couvert par la Division et allait servir à attiser la peur des réfugiés et à renforcer la politique sécuritaire des Conglomérats. Rien de tel que d'affaiblir une population marginalisée pour l'exploiter à moindre frais. Un fou dangereux comme Zarko°, prêt à perpétrer le pire par jalousie, était une aubaine.

Pour la première fois, Jevrosima eut conscience du rôle qu'elle jouait dans cette pièce. Elle ne pouvait plus cacher sa responsabilité derrière la longue chaîne de commandement. C'est en tout cas ce qu'elle songea en voyant Zarko°Dalmatine et les deux jeunes gens aux visages déformés par la peur.

Les veines bleues qui striaient les tempes de Zarko°, ses yeux globuleux et sa mâchoire crispée étaient autant de signes qui indiquaient une prise de Rilium-80, un stimulant prisé par les soldats sur le front d'Asghabat. Jevrosima prit sa décision. Son premier tir toucha Zarko° à l'épaule. Le second l'atteignit en plein visage. L'unité d'intervention cribla le corps vacillant de rayon plasma et, en quelques instants, Zarko° fut réduit à un mauvais souvenir. Jevrosima ordonna d'un signe à ses troupes d'aller fouiller le hangar. Restée seule avec le couple, elle tendit à Teimour* un Genius muni de la plupart des symboles d'accès.

-Partez avant que mes hommes ne reviennent, leur dit-elle. Teimour* et Pelagie la dévisagèrent sans comprendre puis, devant son impatience, ils se hissèrent à bord du quadriscape. Le corps encore secoué de tremblements, ils disparurent sans se retourner derrière les arches de la vieille ville.

Par son action improvisée, Jevrosima avait le sentiment d'avoir rétabli un peu d'harmonie dans la Cité enchevêtrée. Pour la première fois depuis très longtemps, elle se sentait bien.


8.

Pelagie@Yûsiv et Teimour@Fuzuli, depuis la plage artificielle de Zetarc, contemplaient l'ombre d'un palmier glissant sur la surface ondulante du ressac. Le générateur de climat affichait trente-quatre degrés. Onze mille huit-cent kilomètres les séparaient des terres radioactives. Derrière le dôme, le soleil illuminait les étendues glacées de l'Antarctique. Lorsqu'il se coucha, leurs doigts s'effleurèrent.




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