L'ethnocratie de Deeth Shu'Vaass

Un document pour ceux qui veulent en apprendre plus sur l'univers d'Hamalron créé par Rémi Deckonink.

Confessions d’un traître


Pour vous humains, je m’appelle Egerion. Mon nom Centuplide est imprononçable dans votre langue, mais c’est celui que j’ai porté lorsque je vivais en Tostéo. D’ailleurs, Tostéo n’est pas non plus le vocable draconide que nous utilisons pour désigner cette région.

Je ne suis pas là pour vous parler de moi et des raisons qui m’ont amené à trahir les secrets que je vais vous livrer, permettez-moi de garder cela pour moi.

Non, aujourd’hui, mon sujet traitera des Draconides, un mystère pour vous, habitants des cinq Contrées, que notre peuple. À vos yeux, il n’existe que des Centuplides, de puissants hommes lézards, alors, qu’en réalité, il existe au moins trois sous-races de Draconides. Pour que vous compreniez mieux nos différences, je vais remonter le temps.

Genèse

Il y a fort longtemps, notre civilisation vivait essentiellement dans les jungles du Sermisson. Certes, des communautés étaient parties s’installer au-delà des mers, vers le sud et l’ouest, mais je ne saurais vous dire ce qu’elles sont devenues. Peut-être ont-elles données naissance à d’autres races de Draconides ?

Notre peuple vénérait Zmalfiur d’Eregan-Morifor, le dieu-dragon. Les Tharnes, des hommes ailés maintenant disparus, le capturèrent pour que celui-ci leur livre les secrets de la magie. Zmalfiur regagna sa liberté en échange de la connaissance des arcanes. Les Tharnes usèrent de sortilèges et créèrent des golems de chair, qu’on appelle de nos jours les Infratharnes. Ces créatures enchantées se libérèrent de l’emprise de leurs jeunes maîtres et se lancèrent dans une guerre sans merci contre tous les peuples qu’ils croisèrent. L’armée infratharne, incontrôlable, ne put être maîtrisée que grâce à l’assistance de Zmalfiur, qui préféra aider ses anciens geôliers plutôt que de voir le monde anéanti par ces êtres de magie noire. Les Centuplides, jugeant les Tharnes affaiblis par la guerre, en profitèrent pour exterminer ceux-ci jusqu’au dernier, vengeance provoquée par l’enlèvement du dieu-dragon.

Zmalfiur se rendit compte qu’avoir cédé les secrets de la magie avait engendré de terrifiants excès. Il décida de s’exiler afin que personne ne puisse, à nouveau, le forcer à livrer ses connaissances. Il nomma un Roi-Dieu pour faire office de guide spirituel et religieux pour les générations de Centuplides restant au Sermisson. Sans préciser sa destination, il s’envola, emportant avec lui quelques œufs de Centuplides. Conscient que son peuple ne pouvait être changé en profondeur, son ambition était d’élever la progéniture en devenir avec une philosophie pacifique centrée sur le bien-être spirituel.

En arrivant à Tostéo, Zmalfiur choisit pour s’installer, un territoire vierge, loin des terres que sillonnaient les Cendhün, un peuple nomade dont je vous parlerai une autre fois. Sous l’influence de la magie exhalée par le dragon, les lézards nouveau-nés acquirent une physionomie différente. Les Centuplides sont connus pour se régénérer et s’adapter aux conditions de vie qui les entourent. Mais, ce qui est moins connu, c’est leur capacité à muter physiquement et psychologiquement. Ce que Zmalfiur ne put réaliser à l’échelle du peuple des jungles du Sermisson, il réussit à le faire avec les quelques œufs qu’il avait emmenés. Les Detchass — c’est la prononciation de leur nom qui s’approche le plus de celui utilisé en langue draconide — venaient de naître.

Les Detchass

Si un Centuplide reconnaît sans coup férir un Detchass, un humain aura sans doute plus de difficulté. Les Detchass sont un peu plus fins, moins musclés, légèrement plus grands, leur peau tire vers le gris vert alors que les Centuplides ont des couleurs plus variées.

Contrairement aux Centuplides dont tous les œufs d’une communauté sont rassemblés en attendant leur éclosion, ceux des Detchass sont couvés dans un nid familial entretenu par les parents qui, durant la couvaison, communiquent avec l’enfant encore dans l’œuf. Un lien empathique se crée et l’on enseigne au Shazz — le nom que l’on donne à l’enfant dans l’œuf — l’histoire de ses ancêtres ainsi que nombre d’autres sujets. Aucun secret ancestral n’est caché au Shazz qui vient au monde avec une sérénité et une sagesse extraordinaire. Tout au long de la vie, l’enseignement se poursuit. On ne peut pas parler d’endoctrinement religieux, car Zmalfiur préféra favoriser la philosophie et une spiritualité orientée vers le bien-être de ses fidèles. Conscient que tôt ou tard, ceux-ci devraient affronter d’autres peuples, il ne les laissa pas désarmés malgré sa volonté d’en faire des non-violents, il leur apprit l’art de la rhétorique, de la diplomatie, du commerce et de la manipulation. Les dons empathiques, qu’ils avaient développés, allaient les aider dans leur expansion.

Personne ne sait exactement ce qu’est devenu Zmalfiur le dieu-dragon, en partie parce que la transmission de la tradition detchass n’impliquait pas de vénération divine, n’imposait ni credo, ni hiérarchie religieuse. À l’heure actuelle, les Detchass restent reconnaissants envers lui, mais avec beaucoup de retenue.

Dans les siècles qui suivirent, les Detchass étendirent leur influence sur une partie de Tostéo, créant des alliances, commerçant, se mettant au service d’autres peuples si nécessaire, mais toujours sans utiliser de violence. Ils eurent la chance de ne pas croiser de nations usant de la force avec excès comme les Krinals. C’est d’ailleurs en approchant des frontières du Svenhaagen qu’ils comprirent, avec sagesse, qu’ils devaient cesser de s’étendre et, enfin, s’atteler à préserver leur pacifique sanctuaire. En accord avec les peuples de Tostéo, une grande partie de l’ouest du territoire fut laissée à la nature sauvage. Certaines nations promirent de « protéger la frontière en chassant les étrangers », termes pudiques pour dire que les intrus seraient éliminés s’ils tentaient de passer cette zone frontalière.

Ces traités engageant d’autres peuples à se battre à leur place furent le fruit de changements au sein de la société detchass. En premier lieu, le pacifisme des débuts fut remplacé par un pragmatisme calculateur envers les habitants du pays, accompagné d’un sentiment de supériorité grandissant. À cela s’ajouta l’arrivée de Centuplides, adorateurs fanatiques de Zmalfiur, ayant entendu parler de leurs frères de Tostéo. Cette immigration, vierge de l’enseignement des Detchass, apporta sa culture traditionnelle tout en se soumettant de bon gré aux vénérés Detchass qu’ils assimilaient à des enfants du dieu. Ils devinrent les Det-Tse-Shazz.

Les Det-Tse-Shazz

Si ce terme devait être traduit, on dirait « les enfants nés hors de l’œuf divin ». Leur corps s’adapta aux conditions de vie de Tostéo, ils conservèrent une grande partie de leurs habitudes culturelles tout en acceptant des changements imposés par les Detchass. Ainsi, tout en restant de bons guerriers, ils devinrent plus ordonnés, admettant l’autorité de chefs de groupes issus de la classe des Detchass. Autre exemple, ils tolérèrent la présence de non Draconides — fait impensable dans les jungles du Sermisson —, mais se considérèrent toujours supérieurs aux étrangers.

L’ethnocratie de Deeth Shu’vaass

Pour finir, je vais vous parler de la société actuelle. L’ethnocratie est née des différents événements que je viens de vous décrire. Les Detchass forment la caste dominante. Ils ont fondé un conseil des Maîtres qui prend les grandes résolutions pour la communauté. Les Detchass continuent à rechercher l’épanouissement personnel, mais n’ont que peu de respect pour ceux qu’ils considèrent comme leurs inférieurs. En dessous d’eux se trouvent les Det-Tse-Shazz qui les protègent, les vénèrent et officient en tant que serviteurs proches. Tout en bas de la hiérarchie vivent les autres races qui gardent une relative autonomie, mais qui sont soumises aux décisions des Detchass, soumission inconsciente obtenue grâce à l’habileté des Detchass. La subtile influence qu’ils exercent est telle que certains peuples s’imaginent manipuler les hommes-lézards à qui ils auraient confié les tâches ingrates de la politique !

L’ethnocratie reste très méfiante envers les étrangers, peut-être un héritage du lointain passé centuplide en Sermisson ? Les voies terrestres sont inexistantes et les importuns condamnés à disparaître s’ils s’aventurent en Tostéo. Les ports sont accessibles, mais les voyageurs sont assujettis à demeurer dans ce qu’on appelle les comptoirs. Les Detchass se sont bien gardés d’envoyer des ambassades officielles auprès des grandes nations, préservant ainsi leur existence secrète. Quand des observateurs visitent les autres pays, ils se font passer pour des Centuplides et se contentent d’espionner et de commercer.

Les échanges commerciaux sont importants pour l’ethnocratie, car les Detchass et les populations qu’ils dominent ont très peu de connaissances technologiques. On pourrait dire que leur inaptitude à comprendre des concepts techniques est le pendant de leurs dons relationnels. C’est, d’ailleurs, une des constances chez tous les hommes-lézards. Malgré nos capacités d’adaptation, rien n’y fait, la technologie nous échappe !

J’ai encore beaucoup à vous dire sur Tostéo et ceux qui l’occupent, mais cela sera suffisant pour aujourd’hui. Mes confessions devraient déjà bien faire jaser votre Administrum, non ?

Conversation recueillie par le copiste Dahath


Notes linguistiques (ajout du copiste Dahath)

Les personnes qui tenteront une approche des différentes peuplades d’hommes-lézards sont invitées à faire preuve de vigilance lors de l’usage des langues indigènes. La prononciation de nombreux mots peut mener à d’importants quiproquos. Comme le texte ci-dessus le laisse entendre et, malgré mes efforts pour avoir une orthographe correcte, certains termes sont très proches : Detchass, Shazz, Det-Tse-Shazz, Deeth Shu’vaass.

Si, nous, humains, risquons de ne pas nous rendre compte de nos erreurs, les Draconides peuvent très mal interpréter, ne serait-ce qu’un sifflement trop long ou trop court. Qui plus est, la langue fourchue et la forme du larynx de ces créatures leur permettent des sophistications de prononciation que notre morphologie exclut.

Maître Gormadar, linguiste émérite, rédacteur du dictionnaire Centuplide à l’usage des Hamalroniens doit être informé que les Detchass et les Det-Tse-Shazz ont développé chacun un patois aux subtiles différences par rapport au Centuplide qui nécessiteraient l’écriture de plusieurs volumes en annexe à son excellent dictionnaire, néanmoins rendu obsolète après ces dernières révélations.


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