Conversation entre l’archicomte Maradon et son homme de main Oranov.

 « Nous avons été dupés, mais je ne m’en plains pas, dit Maradon en éclatant de rire. »



Oranov, perplexe, le regarde sans rien dire. Derrière lui, le paysage défile par la fenêtre du fiacre qui les emmène à Guisorne .


« Vois-tu, mon cher Oranov, nos nouveaux maîtres, les princes régents, ont une grave responsabilité dans la mort du roi Argélite. » Il fixe son vieux complice en haussant les sourcils, comme dans l’attente d’une réaction.


« Tu insinues que ce qui nous est arrivé après le Svenhaagen est de leur faute? »


Maradon, un sourire en coin, garde le silence. Il veut donner de l’effet à la réponse qu’il prépare. Oranov est un excellent soldat, un combattant hors pair, mais les intrigues lui échappent complètement.


« Notre bande de francs-tireurs, la prestigieuse compagnie Wyle, reprend-il d’une voix théâtrale, devait protéger le roi. Après avoir échoué dans notre mission, nous voilà mis au ban de la société, méprisés, haïs parfois, pour n’avoir pas su tenir notre serment. »


Oranov, le visage voilé par une expression incrédule, se contente de hocher la tête.


« Durant la période d’incertitude qui a suivi la tragique disparition d’Argélite, les conseillers de Talisantre étaient soit corrompus par Mitalrun, soit intimidés par Dolgiord. L’élection des princes régents s’est déroulée sans surprise : Dologiord et Mitalrun ont été plébiscités à une grande majorité. En moins d’un mois après la mort du roi, ils étaient déjà aux commandes du royaume, pendant que nous, réduits à l’état de pestiférés, nous quémandions notre pain de village en village, grelottant de froid en nous remémorant les jours anciens. »


Oranov baisse la tête en se souvenant de cette période misérable de sa vie, cinq ans plus tôt. Les fiers guerriers de la compagnie Wyle s’étaient alors convertis en mendiants devenus la risée de Chenara.


« Et le coup de génie des princes, mon bon Oranov, est de venir nous cueillir comme un fruit mûr. Quel seigneur ne serait pas inquiet de savoir une bande de mercenaires sans travail sur ses terres ? Vu notre situation, nous n’avions rien à perdre et rien à négocier. Nous sommes docilement entrés à leur service. »


Soudain, Oranov laisse éclater son impatience. « Cela, je le sais bien, dit-il. Pourquoi me racontes-tu tout cela ? »


Maradon détourne le regard et observe la campagne environnante. Malgré l’obscurité, il distingue les masures de Cherabaz, un petit village à proximité de Guisorne. Après un long soupir, il daigne répondre à son subalterne.


«  Les gardes frontaliers sont formels : les krinals ont été avertis de la route que prenait Argélite. Seuls Dologiord et Mitalrun étaient au courant. Ceux-là mêmes qui nous offrent pouvoir et richesse, Oranov, ont été les responsables de notre déchéance. Ils ont bradé la vie du roi pour prendre le pouvoir. Ils nous ont rendus responsables de sa mort avant de nous offrir le pays sur un plateau. Où est donc passé notre amour propre ? Ou notre honneur, si tu préfères ? Des prostitués de la guerre, voilà ce que nous sommes. Mais je ne m’en plains pas. À présent, il est trop tard. »


« Parce que tu préférais sans doute patauger dans la boue, avec la faim qui te tenaille  et la peau couverte de cloques ? répond Oranov presque en criant. Tant pis pour les principes, monsieur l’archicomte, dit-il avec sarcasme. Dans ce monde, il n’y a que des maîtres et des esclaves. J’ai choisi mon camp. »


« Allons, Oranov, ne prend pas tout ce que je dis trop au sérieux. L’ironie de la situation me plaisait et je voulais t’en faire part. Soit, n’y pensons plus. On nous attend au Dragon d’or. Il paraît que Paxar Valis a fait venir de la chair fraîche de Périnal. Ça nous changera les idées avant de s’occuper du fouineur envoyé par l’impératrice. »


À cette évocation, un sourire cruel déforme le visage d’Oranov. «  Une bouffée de Yatloc et puis on le balance dans le quartier des incendiés. Il s’expliquera avec les Fils du feu.» Les deux hommes éclatent d’un rire gras alors que le fiacre fait son entrée dans le port.







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