Vanille ou Chocolat ?

Jason Shiga fait des noeuds avec nos neurones.


Je voue une admiration jalouse aux auteurs qui parviennent à créer une œuvre à partir de mécanismes complexes. Captiver le spectateur sans le prendre pour un imbécile. Surtout s’il s’agit d’une œuvre grand public. Au cinéma, Nolan m’a subjugué avec le scénario d’Inception et le contenu scientifique d’Interstellar. Dans le domaine réputé plus léger des jeux vidéo, c’est l’ingénieux Portal qui a mis mon cerveau sur un petit nuage pendant que mes doigts trituraient les joysticks. La version en coopération du 2 m’a laissé des souvenirs magiques. Pour la BD, la claque est plus récente. C’est Jason Shiga qui me l’a donnée avec Meanwhile, que l’on trouve en français sous le titre Vanille ou Chocolat ?

L’un des aspects de l’intelligence dont regorge ce livre est qu’il s’appuie sur l’espace qui sépare le livre papier du livre numérique. Vanille ou Chocolat ? est un livre à manipuler. Il ne copie pas la programmation comme nos vieux LDVELH (« rendez-vous au » pour « go to » et les codes à noter en guise de variables). Il étale des vignettes sur des doubles-pages, les symétries supplantant le sens classique de la lecture. On y circule le long de canalisations colorées pour plonger dans une nouvelle vignette. Certains tubes mesurent quelques millimètres, d’autres traversent les pages sans s’arrêter. Un astucieux système d’onglets permet de passer d’une page à l’autre.

Soit un livre de 22 cm de haut. Sachant que chaque onglet mesure 2cm calculer le nombre d’onglets.
Vous avez trouvé 11 ? Vous ne connaissez pas encore assez bien Shiga. Jusqu’à 5 onglets peuvent se superposer ! Suivant votre position dans le livre, votre doigt se posera sur un onglet ou sur celui en-dessous, ou encore celui du dessus. Sans oublier le verso ! Les canalisations de plusieurs pages différentes peuvent mener au même onglet.

Et surtout : on trouve des embranchements. Les tuyaux se scindent pour donner le choix au lecteur. Nous y voilà ! Lecteur ET joueur.


Jason shiga

Il faut dire que Jason Shiga s’est attaqué à la création de comics avec une passion pour les livres en tant qu’objets. Notez aussi qu’il était armé d’un diplôme en mathématiques pures, vous en aurez besoin pour la suite. En plus des BD originales dédiées aux petits puis aux plus grands, il s’est amusé à créer des histoires interactives en repoussant les limites du format. Livres pop-up et cocottes en papier n’ont qu’à bien se tenir ! La succession des vignettes se fait au gré des décisions du lecteur grâce aux pliages, juxtapositions, découpages et autres collages. Ouvrages tellement complexes que Shiga ne trouve aucun éditeur. Il fait donc imprimer ses BD lui-même et réalise les découpages, pliages et collages lui-même. Il vend ses créations dans les librairies proches de chez lui ou les offre à ses proches. Toutefois, les onglets de Meanwhile lui posent un premier problème. Découpés par ses soins dans les pages du livre, les onglets finissent par se déchirer. Qu’à cela ne tienne ! Encouragé par le succès grandissant de son livre, il en confectionne un millier d’exemplaires, pendant dix ans. L’éditeur américain Abrams finit par parier sur cette œuvre. Les pages à l’aspect plastifié résistent enfin aux lectures répétées : Jason est ravi !


Version de Meanwhile fabriquée par shiga




Hello World, une BD interactive de Shiga avec son système de sauvegarde !


Un aperçu de Hello Word

Deux ans plus tard, l’éditeur français Cambourakis devra d’ailleurs déléguer l’impression à Abrams afin d’obtenir la même qualité. L’ouvrage est imprimé en Chine, comme la plupart des livres jeunesse comportant des volets, trous, etc.

Le deuxième problème de Vanille ou Chocolat ? concerne la complexité de son arborescence. Vous l’avez noté tout à l’heure : Shiga est un mathématicien. Les chemins s’intriquent beaucoup plus que la plupart des récits interactifs, et cela sans renvoi de section. Les vignettes se succèdent grâce aux tuyaux qui se séparent et se rassemblent. Rajoutez les contraintes de symétrie et vous imaginez le problème qu’a dû résoudre l’auteur pour la conception et plus encore pour la mise en page !

Avant de revenir en détail sur l’organigramme puis les symétries, posons pour ce livre-jeu la question cruciale : quelles sont les parts de récit et de jeu ?

Pas de règles, pas de variables, pas de codes, pas de lancés de dés, pas de caractéristiques. Le seul intérêt ludique réside dans les choix à faire, et encore, cet intérêt s’avère plutôt littéraire. Vanille ou Chocolat ? est donc un jeu, non de rôle, mais littéraire. C’est parcourir l’organigramme qui procure le plaisir.

7 organigrammes à la complexité croissante

Si la disposition des vignettes sur la page obéit à une symétrie, il en est autrement pour les branches de l’organigramme. Nous n’allons pas dévoiler l’intrigue mais au moins révéler la base du scénario afin d’en montrer la complexité. La dissymétrie apparaît dès le premier choix quand le héros Jimmy hésite entre la glace à la vanille et celle au chocolat. Une voie mène à une fin en quelques cases. L’autre conduit notre personnage dans l’atelier d’un inventeur mystérieux à cause de l’effet laxatif de l’un des deux parfums. Après avoir prêté ses toilettes à Jimmy, il lui propose d’essayer trois inventions :

Les trois machines

- Une machine à voyager dans le temps ;
- Un casque de transfert de souvenirs : le Qalmar ;
- Une machine apocalyptique : le Killitron.

Dans un premier temps, l’objectif peut consister à empêcher Jimmy de choisir le parfum laxatif, notamment grâce à la machine à voyager dans le temps.

Les choses se compliquent lors de l’utilisation maladroite du Killitron. Le joueur devra alors orienter ses choix pour atteindre l’un des deux objectifs : s’empêcher de choisir la mauvaise glace ou sauver le monde.

Comme Jason Shiga ne recule devant rien, il a multiplié les options de la machine à voyager dans le temps et du QALMAR .
Options de la machine à voyager dans le temps :

- Code nécessaire pour remonter plus de 10 minutes en arrière.
- Trois sauts différents : 7 ans, 5 mois, 20 minutes (avec code) ou 10 minutes (sans code)
Option du casque QALMAR :
- Code nécessaire pour un souvenir vieux de plus de 10 minutes.
- Possibilité de lire ses propres souvenirs ou ceux d’autres personnes, mêmes mortes.

De plus, les trois machines peuvent être utilisées dans n’importe quel ordre, et plusieurs fois. L’organigramme devient tentaculaire ! Le titre original Meanwhile, clin d’œil à ce terme très utilisé par les comics, traduit bien la multitude des voies parallèles, parfois incluses dans le même récit grâce à la machine temporelle et au QALMAR.

Commencer le livre se révèle peu motivant. On tombe vite sur des fins précipitées, sans grande révélation. Quand on réussit enfin à s'enfoncer dans l'arborescence, c'est qu’on a compris le rôle scénaristique des inventions. L'auteur en tient compte et omet les choix inutiles que le lecteur ne ferait pas. Cela devient grisant : on avance plus vite ! Tandis que l’on résout l'intrigue grâce aux machines déverrouillées et bien réglées, les branches de l’organigramme deviennent de plus en plus longues. On découvre de nouvelles fins ou on se met à tourner en rond, pris dans des boucles. Alors, galvanisé, les points clés du récit en tête, on retente sa chance pour étoffer encore un peu plus le récit. LE récit ? Non, SON récit, car on en vient à construire mentalement le parcours idéal, différent d’un lecteur à l’autre. On essaie ensuite de le reconstituer en suivant les tuyaux grâce à sa mémoire et sa logique.

L'auteur mise sur l'obstination du joueur, sans se dire : « Mince, s'il ne lit pas ce passage il ne saura pas tout. Je dois le forcer à passer par là. » Certaines fins – même avancées – sont moins complètes que d'autres, voire laconiques. Peu importe. Son intrigue n’est rien d’autre que la récompense de son casse-tête, auquel il accorde le plus d’importance.

L’histoire n’en demeure pas moins de très bonne qualité. Grâce à sa rigueur scientifique Shiga exploite à fond la partie SF. Il nous fait même rire avec des éléments de physique. Quant au ton, il reste toujours très décalé, drôle. Les rebondissements que le joueur parvient à débloquer relancent l’immersion. Cerise sur le gâteau, l’auteur respecte la focalisation interne inhérente aux récits interactifs : le lecteur ne sait pas tout de Jimmy car lui-même ne le sait pas ! C’est le lecteur, bel et bien dans la peau de Jimmy, qui apprend au fur et à mesure.

Revenons maintenant aux considérations de symétrie que nous avions mises de côté. Jason Shiga ne s’est pas contenté de se lancer un défi visuel ou d’optimiser le rangement des vignettes. Il a aussi décidé de titiller la curiosité du lecteur et même de l’inciter à tricher. Alors que dans tous les autres récits interactifs l’auteur s’échine à éloigner les sections qui risquent de « spoiler » l’histoire, Shiga les rassemble sur une même page en jouant des symétries et des différences.


Symétrie des vignettes (disposition uniquement)


Symétrie des vignettes (disposition + contenu) révélant un parcours alternatif. Les cases sont parfaitement identiques mais font partie de scénarios différents.

Le lecteur peut donc apercevoir des éléments de l’intrigue en feuilletant le livre ou grâce aux symétries. Mais attention ! Shiga a placé de faux codes, notamment dans une double page (presque) identique à une autre, que le lecteur néophyte prendra pour un bug d’impression.

L'absence de numérotation des sections rend la réalisation de plans par le joueur plus difficile qu'avec un LDVELH. Démêler cette pelote de canalisations s’avère très compliqué. Le lecteur se trouve donc à la merci de l’auteur, comme rarement. Arrivé à une fin trop précoce, on peut s’arracher les cheveux à remonter les canalisations, mais il sera moins pénible de reprendre depuis un point de repère, voire le début. 

Avec Vanille ou Chocolat ? Jason Shiga a pu concilier son intérêt pour les maths, les anciens livres Choose Your Own Adventure et les comics. Si vous aimez les énigmes, les LDVELH et la BD, alors vous allez tripper sur cette œuvre pendant des mois. Si ces trois conditions ne sont pas réunies, vous risquez de vous en lasser très vite, sans approfondir l’intrigue, ce qui est pourtant indispensable. Comment ne pas s’étonner de voir que Jason Shiga destine son livre aux enfants ! Amazon.com indique 8-12 ans !

Vanille ou Chocolat ? devient un jeu que l’on garde près de soi, inépuisable, car le temps de tester toutes les combinaisons possibles, on oublie les premières.

Où trouver d’autres BD de Jason Shiga ?

Cambourakis édite Fleep et Bookhunter, qui ne sont pas des histoires interactives. Vous ne trouverez rien d’autre en Français.

Après deux ans de travail, Shiga vient de mettre un terme aux épisodes de “Demon”, à paraître en version papier cette année et l’année prochaine.

Si, comme nous, vous rêvez d’une nouvelle BD interactive de cet auteur, vous allez être comblé. Vous trouverez Little Jimmy: Kid Detective, équivalente en longueur au tiers de Vanille ou Chocolat ? dans l’anthologie Comic Squad#2: Lunch! Surtout, Jason Shiga a annoncé cet été qu’il allait passer un an à la Maison des Auteurs d’Angoulême avec sa famille pour mener à bien son projet le plus ambitieux : The Box. Une BD de 500 pages similaire à Vanille ou Chocolat ? mais 7 fois plus volumineuse et pour adultes. Nous espérons qu’Abrams ou un autre finalise le projet avec une belle édition papier, et pourquoi pas Cambourakis ensuite…

La Maison des Auteurs à Angoulême

  1. Bonjour Laurent,
    Cette BD a l'air bien sympa et mon fils en lit pas mal mais je me demande si c'est accessible pour un ado de 13 ans ?
    Merci par avance

Les commentaires sont fermés.